
Il y a 2500 ans un immense golfe occupait la région, la mer pénétrait de 15 kilomètres à l'intérieur des terres jusqu'aux hauteurs de Saint-Sornin et de Broue. Maintenant encore, de ces points élevés, de la tour de Broue par exemple, on distingue au milieu d'un immense marais plat quelques "îles", dont Hiers, Marennes, Moëze ou Brouage... Depuis lors, le golfe s'envase et le littoral recule continuellement. "Broue", c'est le nom de la vase bleutée que découvre la mer... Dès le VIe siècle, les marais sont utilisés pour la production du sel. Jusqu'au moyen âge, le sel constituait le seul moyen de conserver des denrées pour l'hiver, il s'en consommait alors d'énormes quantités. On appelait "sel de Brouage" tout le sel provenant du bassin de Marennes-Oléron. Il s'en faisait un commerce international de 150 mille tonnes par an, que Philippe VI de Valois entreprend de taxer en 1340 par la gabelle.
La ville gallo-romaine de Saintes avait un port dans cette région, sans que l'on sache exactement où. Ce port n'était sans doute qu'un point d'échouage. En 1555, Jacques de Pons construit une ville sur le site d'expédition du sel, sur le bras de mer. L'endroit s'y prêtait, c'était celui où, depuis des siècles, les navires du Nord venus chercher le sel déchargeaient leur lest, un amoncellement de cailloux, pierres et rocs propres aux fondations. Celle ville carrée de 400 mètres de côté s'appelle Jacopolis d'abord, puis Jacopolis-sur-Brouage, enfin Brouage. L'intérieur est "loti" en parcelles rectangulaires de 30 mètres sur 8. La population croit, et dix ans plus tard la ville reçoit la visite de Charles IX.
A partir des guerres de religion, la ville de Brouage prend pour le roi l'intérêt d'une tête de pont contre La Rochelle, ville protestante. Brouage est donc fortifiée, dès 1569, par des ingénieurs italiens : fossés, fascines et buttes de terre. En 1570, les troupes protestantes de La Rochelle assiègent et prennent Brouage. En 1575, de vrais remparts de pierre protègent la ville. En 1577 ce sont les troupes catho-liques royales qui assiègent (le "premier" siège) La Rochelle. L'énumération de ces querelles séculaires serait fastidieuse. Toutefois, l'importance stratégique du site n'échappe pas au roi qui fait, le 17 mars 1578, de Hiers et Brouage un domaine royal. Henri III désigne comme premier gouverneur François d'Espinay Saint-Luc. La lutte avec La Rochelle continue. Saint-Luc repousse le prince de Condé venu l'assiéger, mais les rochelais tirent vengeance de cette défaite en venant couler, en juin 1586, vingt et une barges remplies de sable et de cailloux dans l'entrée du port. Saint-Luc débarque dans l'île d'Oléron et y capture Agrippa d'Aubigné qu'il ramène prisonnier à Brouage. Les luttes continuent...
En 1627, Richelieu se fait nommer lui-même gouverneur de Brouage. En 1628, il fait constituer les nouveaux remparts par Pierre d'Argencourt. Louis XIII vient visiter le port. On bâtit l'arsenal, la halle aux vivres, la caserne. La population afflue et atteint 4000 habitants. Brouage héberge l'escadre de Guyenne. En 1628 après un siège de treize mois (c'est le "second" siège) La Rochelle assiégée capitule, la ville est démantelée, la maigre population survivante dispersée et Brouage devient le siège du commandement régional.
Après Richelieu le gouvernement de Brouage revient en 1642 à Anne d'Autriche qui délègue au lieutenant général en place, Louis-Foucault du Daugnon. Celui-ci se rallie au prince de Condé et combat les troupes royales. Après des années de luttes infructueuses, Mazarin se décide à l'acheter en 1653 pour cinq cent mille livres et un bâton de maréchal.
Mazarin se fait confier le poste de gouverneur et en délègue la charge à Charles Colbert du Terron. En 1659 il y héberge sa nièce, Marie Mancini, pour l'éloigner de Paris où le jeune Louis XIV la courtise. "Ils se voient souvent, s'écrivent, font des randonnées à cheval. Au siège de Montmédy le roi se lance dans de dangereuses prouesses pour éblouir la jeune fille. Elle l'accompagne dans une démarche diplomatique à Lyon". Le roi veut l'épouser mais Mazarin, pour des raisons politiques, avait arrangé son mariage avec l'infante Marie-Thérèse, fille de Philippe V, roi d'Espagne et il parvient à ses fins. On visite l'escalier par lequel Marie Mancini montait aux remparts pour observer les navires sur la mer et verser des larmes au souvenir de son amour perdu...
Vers la même époque il devient nécessaire de construire un grand arsenal maritime entre la Loire et la Gironde. Le site de Brouage, visité entre autres à la demande de Colbert, paraît fort convenable, mais Colbert du Terron, son cousin et commissaire de la marine à Brouage, propose la création d'un port sur la Charente entre Soubise et Tonnay. La fondation de Rochefort sonne la fin de Brouage.
Commence ensuite une longue décadence. Les marais deviennent insalubres, la révocation de l'Edit de Nantes chasse des milliers de protestants, le pays se désertifie. Le poste de gouverneur de cette petite ville de garnison, désormais sans histoire, échoit à des officiers "en fin de carrière". Brouage, que la mer abandonne - plus par un mouvement séculaire que par la malice des rochelais, l'imprudence des sauniers dans l'entretien des marais salants ou la cupidité des sous-fermiers généraux - s'enfonce dans l'oubli.
Christophe Colomb découvre l'Amérique en 1492. Le pape Alexandre VI, en 1494, partage le Nouveau Monde entre espagnols et portugais, excommuniant tous les autres peuples qui s'y rendraient. La terrible "Conquista" espagnole avec Cortes (1519) au Mexique, puis Pizarre (1524) au Pérou, s'étend ensuite à toute l'Amérique du sud, et la dévaste.
La France et l'Angleterre recherchent, par le nord, une route vers l'extrême orient. De nombreux pêcheurs de morue fréquentent les côtes dès la fin du XVe siècle. François Ier, ayant demandé "quelle clause du testament d'Adam l'excluait du partage du monde" encourage en 1524 une expédition de Giovanni da Verrazano, financée par les soyeux Lyonnais, pour trouver un passage vers la Chine. Verrazano longe la côte depuis la Floride jusqu'à Terre-neuve et lui donne le nom de Nouvelle France. Il fait trois voyages et ne revient pas du dernier, mort rôti, et mangé par les indiens. François Ier réitère et soutient Jacques Cartier qui pénètre en 1534 dans le golfe du Saint Laurent. En 1535, il remonte jusqu'aux villages de Stadaconé (aujourd'hui Québec) et de Hochélaga (actuellement Montréal). Cartier et son équipage sont les premiers français à passer l'hiver au Canada, la vie est dure et 26 hommes meurent du scorbut. Un indien du nom de Damagaya révèle à Jacques Cartier qu'une préparation (voir note **) du cèdre Anedda peut guérir cette maladie, et les survivants récupèrent rapidement.
Brouage entre dans l'histoire de l'Amérique avec un de ses enfants, Samuel Champlain, né vers 1570, à peu près 15 ans après la fondation de la ville. Le jeune Champlain grandit dans une ville toute neuve aux alignements géométriques, un port où des dizaines de bateaux sont à l'ancre. A l'époque, le paysage est encore marin... Vers 1598, Champlain aurait fait un voyage dans les colonies espagnoles. C'est en 1603 qu'il embarque à Honfleur pour son premier voyage au Canada. En 1604, Pierre de Monts commande une expédition où figurent également Champlain, Poutricourt, Marc L'Escarbot. On s'installe à l'embouchure d'un fleuve, dans une petite île où l'on croit pouvoir passer l'hiver. La vie est difficile et le scorbut enlève 35 hommes sur 85 : Champlain, malheureusement, ne connaissait pas le secret du cèdre qui avait sauvé Jacques Cartier. On déménage donc et s'installe au lieu-dit Port Royal. Le sol est fertile, le bois abondant, on s'active, construit, plante, jardine, on évangélise les Hurons et combat les Iroquois... (cette première habitation a été reconstituée et elle est entretenue par le gouvernement canadien).
Le 16 avril 1608, il embarque encore à Honfleur sur le "Don de Dieu" pour un nouveau voyage, parvient à Tadoussac, s'embarque sur un canot, remonte jusqu'au site de Stadaconé qu'il atteint le 3 juillet 1608, fonde Québec, et entame la construction de son habitation, la première de la ville.
Par la suite, l'évolution de cette colonie française fut extrêmement lente, les armateurs des ports français, Saint Jean de Luz, La Rochelle, Nantes, Rouen -qui faisaient le commerce des fourrures avec les indiens d'Amérique du nord- n'avaient aucun intérêt à voir se développer sur place une colonie de peuplement qui leur aurait fait concurrence. Traiter directement avec les indiens leur valait des bénéfices de mille pour cent, traiter avec des commerçants installés sur place aurait été sûrement moins avantageux. Les associations de négociants placées sous la tutelle du lieutenant général de Monts obtiennent le monopole du commerce des fourrures en échange de l'établissement, à leurs frais, d'un certain nombre de familles au Canada. Elles ne s'acquitteront jamais de cette obligation et estiment Champlain "trop zélé". De Monts et Champlain font face à une incessante trahison. Vingt ans après sa fondation Québec ne comptait encore que cent habitants, alors qu'une ville comme Boston, fondée en 1630, comptera 2000 habitants cinq ans plus tard. En plus de cela, les rivalités entre commerçants protestants et missionnaires catholiques n'arrangent pas les choses.
Les Anglais, qui ont échoué devant la Rochelle, veulent leur revanche en Amérique. Le roi autorise David Kirke, un armateur de Londres, à équiper trois vaisseaux pour attaquer Québec. En 1629, après une famine effroyable, et malgré sa résistance, Champlain est vaincu. Il fait le voyage de retour avec cinquante français, enfermé sous le pont d'un navire, ramené comme prisonnier à Londres. Comme conséquence de la paix de Suse de 1629 Richelieu obtient enfin de l'Angleterre, en 1632, la rétrocession du Canada. En 1633, Champlain, à qui Richelieu a confié la charge de gouverneur, revient à Québec avec deux missionnaires et deux cents colons et y fonde, en conséquence d'un voeu, la chapelle de Notre-Dame-de-Recouvrance. Il meurt en 1635.
