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Quinine

Jean Dutertre

      Cent kilomètres de forêt, c'est relativement loin. Les routes de Guinée méritent qu'on s'y attarde : selon la saison, deux heures ou trois jours. Aujourd'hui il fait beau, nous allons à Sérédou, à la plantation des quinquinas. Certes, N'Zérékoré n'est pas une métropole, mais Sérédou, c'est vraiment loin, loin de tout. Je vais voir Guyomard, un pharmacien de ma promotion, qui m'a invité pour le week-end. Dans ma boite à glace, un filet de boeuf, une langue et un grand morceau de mouton seront bien mieux accueillis que des fleurs. La plantation fournit de tout, mais exclusivement dans le domaine végétal.
      Au bac du Diani, il faut attendre un peu. On a bien fait de prévoir le temps large. Le Diani est un vrai fleuve. Une longue clairière taillée dans cette forêt. Ce coin mériterait le détour : il y a ici un pont de lianes, un des plus magnifiques du pays, qui enjambe le fleuve, suspendu à des centaines de lianes accrochées au branches des arbres riverains. Le traverser est une expérience un peu éprouvante, la première fois : le tablier se réduit à un paquet de fortes lianes entrelacées, tordues, irrégulières, reliées a deux garde-fous en "V", longs filets approximatifs eux-mêmes faits de lianes. Il est imprudent de regarder en dessous les remous jaunâtres du fleuve, il est peu recommandé de regarder en l'air les suspentes vertigineuses du pont, aux extrémités perdues dans les frondaisons. Je m'accroche courageusement, et admire deux femmes qui traversent devant moi, leur ondulante élégance et leur port de tête : s'il fallait qu'en plus, je maintienne sur le chef un vase de terre cuite ou une calebasse d'ignames et végétaux divers, comme elles le font... Ondulante élégance... oui, vers le milieu tout ondule, et moi avec, si quelqu'un peut m'expliquer ce que je suis venu faire là... Et pour ensuite remettre ça dans l'autre sens... Cette merveille glissante, verdâtre et moite, cette passerelle des brumes n'est pas construite pour durer. Le pont de lianes du Diani est permanent, mais il n'a que la permanence des institutions. Chaque année, une tribu forestière le remplace. Efficaces, mais discrets, ces gens, à la saison, préparent un pont tout neuf dans le plus grand secret. Nul ne les voit. Puis, en une seule journée, ils larguent le pont de l'année précédente et installent le nouveau.

- Mais comment font-ils.
- Ah...
- On ne les voit donc jamais ?
- On ne les voit pas. C'est leur secret. Ils viennent la nuit. Personne ne peut rester là. C'est comme la chasse... Les griots d'abord avec le tam-tam. Il faut quitter l'endroit. Et quand le jour se lève, le pont tout neuf est sur le fleuve, ils disparaissent. On ne sait pas d'où ils viennent, on ne sait pas où ils retournent. Tout ce qu'on sait, c'est que chaque année le pont est là.

      Je fais à cette occasion connaissance avec les magnans, des sortes de fourmis à fortes mâchoires qui procèdent par centaines de millions, en un ruban continu de quelques centimètres de large sur plusieurs kilomètres de long. Ca dévore tout ce que ça rencontre et qui ne fuit pas. Le danger n'est pas évident pour un homme à pied : il suffit de s'écarter de quelques mètres et d'extirper de ses jambes les quelques fourmis qui mordent, la tête reste accrochée à la peau, on l'enlève dans un second temps. C'est très désagréable sans plus. Mais un animal à l'attache y passe jusqu'au squelette. Je repense à la statistique de la Seine-et-Marne : à l'hectare, il y a un homme, un chien et un million d'insectes... Ici, je n'ose imaginer la proportion. Sous ces arbres, dans cette demi-nuit verte, au milieu de cette humidité permanente, ces nuées de moustiques, ces guêpes maçonnes, ces vers arénicoles, ces villages de termitières, ces fourmis par dizaines de millions... l'homme est un intrus de passage. Allez parler d'éradication du paludisme, avec ça. Asperger des insecticides ? Où ça ? Sous les branches, sur des milliers d'hectares ? A Bobo Dioulasso, au laboratoire du paludisme, les insectes élevés sous DDT, devenus résistants, sont plus gros que les autres.

- On ne sait plus que faire pour les tuer...
- Il faudrait leur supprimer brutalement les épandages d'insecticide : ils mourraient en état de manque !

      Faute d'un vaccin, encore bien improbable dans l'état actuel de la recherche, la véritable solution est encore dans la chimio-prophylaxie. La boite de chloroquine est tous les jours sur la table, entre sel et poivre. Chacun son comprimé.

      Finalement, le bac retrouve son activité et ma voiture, la Chevrolet rouge sang-de-boeuf, le chemin de Sérédou. A deux heures et demie j'étais enfin chez les Guyomard, pas trop étonnés de mon retard. En Afrique il n'y a pas d'heure. Mais quelle arrivée. J'avais été émerveillé à N'Zérékoré. Mais Sérédou, si vert, un jardin avec pelouses, et ces gros rochers tout ronds, ces bouquets de fleurs et d'arbres en terrain doucement varié, les maisons sur des collines, le tout au pied de sommets de plus de mille mètres, boisés jusqu'en haut... Je me félicite tous les jours d'avoir abouti dans ce coin de Guinée.
      Madame Guyomard me prépare rapidement un petit repas, pendant que lui me met au courant des activités du coin. Le service de santé l'a placé là pour le contrôle de la fabrication de la quinine du service de l'agriculture, ainsi que pour rechercher et classer les plantes médicinales qu'il pourrait trouver.
      Au cours de l'après midi, nous allons nous promener dans la plantation d'essai. C'est un merveilleux jardin botanique, avec caféiers, Rauwolfia, le dernier né des hypotenseurs, Chaulmoogra, Gorli, qui servaient à traiter la lèpre avant les sulfones, des dizaines d'autres (entendez-vous le latin) dont les noms importent peu.

- Tout de même ils n'ont pas de chance ajoute Guyomard. Toutes les plantations qu'ils ont faites ici sont périmées. On a les antipaludiques de synthèse pour le Quinquina, les sulfones à la place du Chaulmoogra, un café qui n'est pas extraordinaire, le thé non plus...
- Il reste la réserpine ?
- Oui, mais c'est surtout Rauwolfia serpentina qu'il faudrait, et non vomitoria. Enfin, ça en donne tout de même un petit peu. Jusqu'à ce que la synthèse de la réserpine soit au point.

      Il reste que ce jardin est magnifique. La petite deux-chevaux tourne au milieu des allées. Celle-ci est bordée de bambous en énormes bouquets, en voûtes, cette autre, de Gorli avec leurs châtaignes, la suivante, d'Hévéas qui servaient pendant la guerre à réparer les chambres à air de Sérédou, puis on aperçoit les champs clonaux de café, puis le vétiver. C'est un jardin vaguement anglais. Des masses de vétiver. Ici une tache rouge entre les rochers, là un bouquet de très hautes tiges portant une seule et très large feuille. A mesure que l'on monte la végétation change. Apparaissent des fougères arborescentes, des cyprès et même, tout en haut, des pins. Nous redescendons vers la station. Dans les tournants se révèle un paysage immense. Au delà, les montagnes bleues. Il fait frais.
      Juste avant d'arriver nous passons près du lac. C'est un lac de retenue réalisé récemment. Une digue levée au bulldozer en travers d'un marigot a permis de noyer une petite vallée. Nous y voyons les quatre filles de Prévôt, en bateau, avec mademoiselle. On est décidément de plus en plus loin de l'Afrique infernale, cette délicate scène de canotage est rafraîchissante pour l'esprit. Prévôt lui même, ingénieur agronome, en chapeau de paille, pêche courageusement le Tilapia.

- A ce soir !
- J'oubliais de te dire, ajoute Guyomard, nous dînons tous chez les Prévôt ce soir.

...

      Après le dîner et la citronnelle, la conversation en vient inévitablement au ressentiment de Prévôt contre le service de santé qui ne lui achète que cinq tonnes de quinine.

- Mais je vous l'ai dit vingt fois, votre quinine coûte quatre mille francs le kilo, celle de Pointet et Girard, à quai Dakar ou Conakry, trois mille six cents francs. Multipliez quatre cents francs par cinq mille, vous verrez le cadeau que vous fait la pharmapro.
- Vous me racontez des histoires. Planchon en particulier m'avait dit foncez, on vous en prendra dix huit tonnes par an. Le Tallec aussi. Résultat je vois Planchon à Paris dernièrement, il devient évasif, puis me dit mon vieux Prévôt le quinquina c'est fini, faites du chaulmoogra, non mais vous vous rendez compte, une usine d'extraction d'un alcaloïde, il veut me faire reconvertir ça pour tirer une huile, et il est pharmacien général ! Sans compter qu'ensuite mon huile de chaulmoogra il n'en voudra plus. Vous savez le noyau chaulmoogrique est très intéressant, il y à des dérivés extraordinaires à tirer de là... vous parlez. Moi il faudrait que j'en vende c'est tout. Or on ne m'ôtera pas de l'idée que l'on pouvait écouler de la quinine en Afrique occidentale.
- Le tort de Le Tallec est de ne pas vous avoir dit votre quinine est trop chère. Il a tourné autour du pot et c'est tout. Mais regardez la chloroquine de Specia à 0,90 francs le comprimé, et il en faut un par jour. Vos comprimés de quinine valent vingt sous et il en faut deux.
- Alors là, pardon. Au début la chloroquine, à entendre Rhône Poulenc, c'était merveilleux. Un par semaine et c'était tout, maintenant c'est un par jour, pourquoi pas demain deux. Et qui vous dit que vous êtes aussi bien protégé qu'avec la quinine. Vous n'en savez rien. Moi, remarquez, je ne suis pas médecin, je suis agronome. Mais je suis persuadé de la qualité de la protection par la quinine. Vous avez entendu parler de quelqu'un qui prenait régulièrement ses deux comprimés de quinine et qui ait fait du palu ?
- Avec la chloroquine non plus et elle est moins chère...
- On verra ça. Il y a quelques années à Dakar on me dit, vous pouvez arracher vos quinquina, le nec plus ultra est au point, le palu se guérit à tous les coups sans récidive, c'était la quinacrine !
- Oui, évidemment...
- Bon, quelques années plus tard on me remet ça avec la paludrine. Trois mois plus tard tout le monde déchantait, il y avait des résistances, rien ne va plus c'est fini. Pour le moment la chloroquine marche c'est entendu mais après ?
- Monsieur Prévôt il faut vendre moins cher, moins cher que Pointet et Girard.
- Vous me faites rire avec Pointet et Girard. Ils ne peuvent pas vous la faire à ce prix là. Départ Marseille je veux bien, mais avec le transport elle ne doit pas être loin de cinq mille.
- Cinq mille pourquoi pas six, mille francs de transport par kilo et quoi encore. Je vous ai dit à quai Dakar ! J'ai travaillé six mois à la pharmapro et soyez tranquille nous connaissions les prix ! Et il y a le transport sur le pont.
- Qui revient terriblement cher, plus cher qu'en cale.
- Allons donc, vous ne savez plus ce que vous dites dès qu'il s'agit de votre quinine.
- Avec la prise en charge, taxe d'embarquement, de transaction, taxes de port, compensatrice, locale, occupation de terre-plains, manutention, transit, acconage et que sais-je encore, ça monte vite, douane...
- Qu'est-ce que je vous disais, la douane maintenant, comme si la quinine payait des droits, vous le savez aussi bien que moi. Et les transactions la pharmapro s'en charge entièrement. Non, vous coûtez quatre cents francs de trop.
- Je vous la ferais pour moins que ça si j'étais en France. Tenez les allemands, ils sont en train de couler le marché. Ils sortent une quinine pour quatre fois moins cher.
- Comment font-ils ?
- Voila comment ça se passe. Pour faire un kilo de quinine, il faut un litre trois cents d'acide sulfurique, zéro litre sept cents d'acide chlorhydrique, mettez deux litres d'acide. Et à peu près trois kilos de soude et deux kilos de chaux. Savez vous combien je paie le litre d'acide sulfurique à Saint Gobain ou à Kuhlman ? Six francs CFA. Et il arrive à Sérédou à cent trente francs. L'acide chlorhydrique douze francs cinquante, il arrive à cent trente francs aussi. Tout est comme ça. Mon acide je suis obligé de le prendre dans des conteneurs spéciaux en polythène à trois mille sept cent francs CFA au lieu d'une simple bonbonne. Pas moyen de les renvoyer, emballage perdu.
- Dites, je commence à comprendre vos prix de transport sur le pont. Tout ce qui voyage sur le pont est payé directement au commandant et voyage à ses risques et périls. Mais pour l'acide pardon...
- Il n'y a pas moyen de le mettre en cale, et même sur le pont on nous prend cher. Dix neuf mille cinq la tonne et encore, avec les conteneurs plastiques. sinon c'est à l'encombrement. Ensuite viennent les camions. Et on n'a pas compté les alcalins. Tandis que dans un centre industriel les prix sont de six francs, pas de stockage, il y a tout juste dix bonbonnes qu'on va remplir quand elles sont vides.
      Enfin vous savez à combien me reviennent mes écorces ? Deux cents francs. J'en vends à Pointet et Girard, moi, des écorces, à soixante francs, ils peuvent s'en tirer!
- Soixante francs le kilo ? et pourquoi ?
- Il faut bien que je tourne. Il me faut de l'argent. Je pourrais traiter vingt tonnes de quinine et j'en vends cinq. Il me reste des écorces : je les vends pour tourner. Mes deux cents francs c'est mon prix de revient et je suis obligé de le compter. C'est même le prix de remplacement. Pour avoir les écorces il faut arracher l'arbre. Le prix de revient, c'est le prix de remplacement des arbres qui donneront l'écorce dans dix ans, pas le prix de ceux que vous venez d'arracher !
- Pourquoi les revendez vous si bon marché dans ces conditions ?
- Ce sont les cours. Au Congo belge ils ont des milliers d'hectares de quinquina. De quoi faire de la quinine pour plus de vingt ans. Ils ne replantent plus c'est fini. On arrache et on liquide à n'importe quel prix. C'est ça qu'achètent les allemands et ils traitent en centre industriel. Ils sont en train de couler tous les autres fabricants. En Angleterre c'est fait, le dernier vient de fermer sa boite. S'il n'était pas interdit de vendre en France des produits étrangers Pointet et Girard n'en ferait plus non plus. Après quoi les allemands seront seuls. Alors soyez tranquilles le prix remontera. Mais plus personne n'en fera. Et croyez bien que pour la chloroquine le procédé est le même. Le comprimé à zéro francs quatre vingt dix, si ma quinine baissait, il passerait à zéro soixante dix ou à zéro cinquante. Le temps qu'il faudra. Les Usines du Rhône ont les reins plus solides que celle de Sérédou.
- Oui évidemment. Elle est merveilleuse cette petit usine en pleine brousse, mais il faut tout amener, ici, et ensuite réexpédier la quinine.
- Je sais. Il fallait la monter à Conakry.
- C'est vous qui l'avez faite ?
- Il y a douze ans. Moi je voulais la monter à Conakry. Le directeur, Delande, voulait que l'usine soit sur les plantations, vous voyez ça, de la sélection des plants de quinquina à la quinine, une unité, une magnifique réalisation à montrer aux visiteurs...
- A Conakry, le prix de revient tombait à quoi ?
- A trois mille cinq...
- C'est affolant !
- On en aurait vendu. Mais c'est à cause du baratin de l'unité, de l'ensemble qui fait honneur à tout ce que vous voulez que Delande a obtenu les crédits pour monter le tout.
- Et maintenant ?
- Maintenant on ne plantera plus. Il y a donc des arbres pour dix ans. Après... voyez vous, juste après la guerre on manque de quinine. Le service de santé nous demande de produire dix huit tonnes. On plante les arbres et pendant dix ans on les surveille, ils poussent, on prépare la fabrication. Les jardins grainiers, puis les petits plants dans les ombrières. Et ça pousse. On met treize mille arbres à l'hectare. Il y a du travail, vous savez, là dedans. Finalement on la sort, cette quinine, et vous n'en voulez plus !

      Il est une heure du matin. Une minute de silence salue le constat. C'est un cas : l'agronome au champ d'honneur. Un dernier verre. Tout le monde va se coucher.

boîte de quinine

      Le lendemain matin. Une brume court entre les arbres, il fait presque froid. On m'invite à visiter la fameuse usine. Le plus ahurissant de l'histoire c'est que tous ces énormes récipients métalliques, ces cuves, chaudières, bacs à décantation, centrifugeuses, sont venus par la route, ont passé le bac du Diani, franchi le col de Sérédou, tout cela est merveilleusement invraisemblable. On me fait cadeau d'une boite de cent comprimés de quinine, une jolie boite avec un dessin en bleu et gris, avec l'usine en silhouette, devant les sommets. Rien n'y manque, les citernes de gazole, la centrale, la chaudière, les deux palmiers. Quand je recevrai, je mettrai cette boite là sur la table...
      Il va falloir rentrer, maintenant. Quitter ce coin de montagne fraîche, ce paysage familier.

      Celui d'hier l'était beaucoup moins. Je n'avais jamais imaginé qu'il existait encore des forêts de fougères arborescentes sur notre planète, je les croyais disparues depuis le carbonifère. C'est très étrange : une forêt, certes, de grands arbres, certes, mais... non, il est difficile d'appeler cela des arbres, ou alors ils ont été dessinés par un peintre naïf, tout est trop symétrique, les branches trop égales équipent les troncs de couronnes trop régulières et trop régulièrement superposées, on ne retrouve plus ici l'élégant désordre végétal, il faudrait se réveiller si l'on ne veut pas affronter les grands sauriens qui de toute évidence pourraient hanter ces lieux... La terre des premiers âges. Par quels chemins, en quel temps s'est-on si étrangement égaré.

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