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Louis Bouchet, 1785-1866     


Récit d'Eugène Bouchet, Amiral

Notice destinée à ma fille. (Blanche de Lobbit)      page d'accueil

      La famille de mon père paraît être originaire de Poitiers. Les renseignements manquent sur sa situation exacte à une date éloignée, mon père croyait pouvoir compter parmi ses ancêtres le poète Jean BOUCHET qui vivait au 15e siècle; ce poète vivait en effet à Poitiers et l'orthographe des noms est la même; mais nous n'avons aucun élément direct et un peu probant pour établir cette filiation.
      Nous savons que la famille quitta Poitiers à une époque éloignée et qu'elle vécut en Savoie pendant plusieurs générations; mon bisaïeul était riche, il dépensa une grande partie de sa fortune notamment à la construction d'un Hospice et revint à Poitiers au milieu du siècle dernier.
     
Joseph Antoine Bouchet (père de Louis)       Par application du droit d'aînesse qui existait alors, la plus grande partie de la fortune passa au grand-père de Camille BOUCHET, lequel laissa un fils et une fille, madame GARDET. Pendant la Terreur mon grand-père fut incarcéré comme aristocrate, accusation qui conduisait le plus souvent à l'échafaud. La mort de Robespierre le sauva, mais l'exaltation religieuse et royaliste de sa femme lui faisait une situation dangereuse. Il partit comme capitaine quartier maître d'artillerie légère à l'armée d'Espagne. Deux ans plus tard, par suite d'une chute de cheval, il fut obligé de renoncer à la carrière militaire et revint chez lui. Ses affaires avaient beaucoup souffert pendant sa détention; il avait dû faire des sacrifices d'argent pour être nommé Capitaine d'artillerie; divers autres causes avaient amoindri sa fortune qui représentait antérieurement une certaine aisance; il se mit à s'occuper de commerce. Pendant un des voyages que ses affaires nécessitaient de temps à autre il fut assassiné dans un bois près de Cholet et dépouillé d'une somme de vingt-cinq mille francs. Cette catastrophe priva la famille de son chef, de son appui et la plaça dans une situation de fortune très modeste.
      Après cet aperçu sommaire des faits antérieurs à l'histoire de mon père, j'aborde le récit de ce qui le concerne.

      Louis BOUCHET est né à Poitiers le 12 mai 1785; il avait un frère plus âgé que lui et une soeur plus jeune. Il ressort de l'exposé ci-dessus que son père n'avait presque jamais été en mesure de s'occuper sérieusement de son éducation et de son instruction. Il fut donc élevé par sa mère, femme très estimable, mais dure, hautaine, exaltée dans ses sentiments religieux et qui avait de grandes prétentions à la noblesse. (Elle s'appelait mademoiselle Duparc, en un ou deux mots je l'ignore; son mari portait le nom de BOUCHET de CHAMOU). Elle s'occupait fort peu de lui, et il fit ses études au collège de Poitiers sans direction et sans surveillance mais sous la sauvegarde d'une intelligence ouverte et d'un goût très prononcé pour le travail.
      Son aptitude pour les sciences naturelles et pour la médecine se manifesta de très bonne heure; il s'occupait beaucoup de botanique, de minéralogie et la mansarde qui lui servait de chambre devint bientôt un cabinet de minéralogie de quelque intérêt que ses deux professeurs de sciences naturelles ne dédaignaient pas de visiter quelquefois. Il suivit dès l'âge de treize ans, un peu irrégulièrement sans doute, quelques cours de Médecine et de Chirurgie à l'Hôpital et parvint à se faire admettre à l'amphithéâtre; ce fut même là plus d'une fois une cause d'orages: il emportait dans sa mansarde des crânes, des os pour les étudier à loisir et sa mère lui fit à ce sujet plus d'une scène violente.
     
Marie Madeleine Dupart, Mme Joseph Antoine Bouchet       Cependant malgré le peu de facilité qu'il y trouvait il continuait énergiquement ses études scientifiques. Monsieur de NEL lui donnait des leçons de botanique, dom MAZET lui enseignait la minéralogie; celui-ci était un religieux dont le couvent avait été fermé par la Convention: homme un peu bizarre mais instruit et bienveillant qui prit son élève en affection. J'ai bien souvent entendu mon père parler de dom MAZET et raconter des anecdotes où se retrouvaient la simplicité, la bonhomie et parfois les distractions du Révérend. Ces souvenirs lui étaient chers et il avait conservé beaucoup d'affection pour la mémoire de son vieux professeur.
      Il avait atteint sa quinzième année et désirait ardemment faire des études médicales pour lesquelles la ville de Poitiers présentait fort peu de ressources. Il résolut de se rendre à Rochefort où l'Ecole de Médecine Navale lui offrait les moyens de s'instruire complètement et à peu de frais tout en créant une carrière prochaine et assurée, celle de chirurgien de la Marine.
      Il partit donc, bien heureux sans doute de voir de nouveaux horizons s'ouvrir pour lui, de pouvoir puiser largement aux sources d'une science qu'il aimait déjà et de s'assurer par son travail une carrière indépendante; mais il devait avant d'atteindre ce but subir de rudes épreuves. Sa mère n'était pas riche, pas bien tendre non plus; peut-être malgré son extrême sévérité ne voyait-elle pas sans chagrin que son fils la quittât, pour bien longtemps sans doute; peut-être voulait-elle, en lui créant des difficultés, l'éloigner de la profession de médecin qui lui déplaisait et l'amener, selon son désir, à entrer dans le commerce. Quelle qu'en fût la raison, elle ne chercha pas à lui faire aplanir les difficultés qu'il allait rencontrer et à lui rendre moins dure sa nouvelle existence; elle ne mit pas absolument obstacle à ses projets mais elle le laissa partir avec un très mince bagage et trente-six francs pour toute fortune.
      Qu'un jeune homme de quinze ans appartenant à une famille non dépourvue de ressources soit abandonné à lui-même, dans une ville où il ne connaît personne, avec trente-six francs pour tout avoir, cela nous paraîtrait aujourd'hui une véritable extravagance; à cette époque on y regardait de moins près et les jeunes gens étaient souvent appelés, à peine adolescents, à prendre en mains leur destinée et à ne compter que sur eux-mêmes.
      Mon père arriva donc à Rochefort vers le mois de septembre 1800, confiant dans le petit bagage médical qu'il avait acquis à Poitiers et qui devait, en lui ouvrant les portes de l'Ecole de Médecine, le faire même probablement admettre comme interne à l'Hôpital général de la Marine. Hélas! Il avait compté sans les réglements. Il était très grand, fort, mais il n'avait guère plus de quinze ans et il fallait seize ans pour passer l'examen d'entrée à l'Ecole.
      Lorsqu'il se vit ainsi repoussé à l'année suivante son désespoir fut grand et il envisagea avec terreur l'impossibilité de vivre à Rochefort et la nécessité de retourner à Poitiers; ses espérances étaient déçues, ses rêves d'étude, de carrière indépendante, de lointains voyages, s'évanouissaient. Désolé et versant des larmes, il était assis sur un banc de la cour de l'Hôpital, lorsque monsieur COCHON-DUVIVIER, directeur de l'Ecole de Médecine, passa près de lui et le questionna avec bonté, mon père lui dit les causes de son désespoir: il était trop jeune pour entrer à l'Ecole, bien qu'il eût déjà fait des études préparatoires médicales et scientifiques; il lui fallait attendre près d'un an et il n'avait pas de moyens d'existence à Rochefort; il lui fallait donc retourner à Poitiers près de sa mère, qui avait déjà combattu sa vocation médicale et qui ne lui permettrait peut-être pas de la suivre l'année suivante; la médecine était son rêve et l'impossibilité d'embrasser cette carrière l'accablait; tous ses plans d'avenir étaient détruits parce qu'il était trop jeune pour passer ses examens.
      Monsieur COCHON-DUVIVIER était un excellent homme, la douleur de ce grand enfant le toucha; il s'intéressa à cet ardent désir d'étudier une science à laquelle il avait consacré sa vie et qu'il pratiquait avec distinction; il questionna beaucoup le pauvre désolé et reconnut que ses études scientifiques et même médicales étaient fort avancées pour son âge. L'excellent Docteur était très disposé à ouvrir officieusement les portes de l'Ecole à un étudiant si bien préparé, mais il fallait que celui-ci, privé des ressources que lui aurait offertes la qualité d'élève interne, pût se suffire à lui-même. Monsieur COCHON-DUVIVIER lui demanda alors s'il avait une bonne écriture: c'est là un talent que bien des gens dédaignent et dont on fait peu de cas; il a joué cependant, à cette époque, un rôle considérable dans la destinée de mon père.
      Il possédait en effet une fort belle écriture, et il put être placé par son protecteur improvisé, dans les bureaux du Commissariat de la Marine, section des Armements. Ce talent de calligraphie lui donna les moyens de rester à Rochefort et de suivre, sans être officiellement reçu, les cours de l'Ecole de Médecine. Il gagnait bien peu, mais c'était assez pour ne pas mourir de faim et trouver un abri dans quelque mansarde, où il partageait son temps entre ses études et la confection de pièces et d'états administratifs. Cette existence était bien laborieuse, bien pénible, mais le désir d'arriver soutenait le courage et les forces du jeune homme abandonné à ses seules ressources. Lorsque mon père eût atteint sa seizième année, il fut reçu officiellement à l'Ecole et devint interne à l'Hôpital de la Marine. Tout alors lui souriait: ses études marchaient, il n'avait plus à compter, en quelque sorte, avec la faim et il avait trouvé en outre à se créer de petites ressources en donnant quelques répétitions de Minéralogie et de Botanique.
      Un peu plus de deux ans s'étaient écoulés depuis son arrivée à Rochefort; nous étions alors en guerre avec l'Angleterre, on armait beaucoup de navires et le personnel des chirurgiens était insuffisant; on dût avoir recours aux élèves les plus capables de l'Ecole et mon père fut chargé, à dix huit ans à peine, du service médical à bord de la goélette l'Agile. C'était une grande responsabilité, mais c'était aussi une école pratique dont il sut profiter. Le petit bâtiment sur lequel il faisait son apprentissage médico-maritime croisa quelque temps en rade de l'île d'Aix et dans le golfe de Gascogne, sans qu'il lui arrivât mésaventure; puis il rentra à Rochefort et mon père fut embarqué sur le brig l'Abeille, destiné à croiser sur les côtes d'Espagne et dans la partie Nord Ouest de la côte d'Afrique jusqu'au Sénégal. Cette croisière dura dix-huit mois avec des fortunes diverses; puis vint un jour néfaste où le pauvre navire rencontra un ennemi trop puissant pour lui et fut capturé par les Anglais. L'Abeille fut conduite à Plymouth et le jeune médecin qui n'avait pas encore vingt ans fut jeté sur les pontons où l'avaient précédé et où le suivirent bien des milliers de prisonniers français.
      Les pontons d'Angleterre ont une triste célébrité parmi nous: la génération à laquelle j'appartiens a entendu bien souvent le récit des souffrances que nos malheureux compatriotes ont enduré dans ces prisons flottantes; de nombreuses publications en ont perpétué le douloureux souvenir. Sur les pontons, la ration était insuffisante et très mauvaise; les privations, la misère y étaient grandes; il fallait donc s'ingénier pour s'y créer quelques adoucissements à une situation si pénible. Parmi les prisonniers il y en avait qui parvenaient à recevoir de l'argent de leurs familles. Chacun alors faisait appel à ses petits talents pour les mettre au service des compagnons les plus fortunés et participer ainsi à cette manne trop peu abondante. Ceux qui avaient des métiers comme les cordonniers et les tailleurs tâchaient d'en tirer parti; d'autres donnaient des leçons de tout ce qu'ils savaient bien ou mal. Parmi les expédients de mon père figurait un médiocre talent de peinture: il faisait des miniatures, peu dignes sans doute de figurer dans une galerie de tableaux, mais qui lui créaient quelques ressources. Deux années s'écoulèrent ainsi pendant lesquelles il souffrit d'autant plus qu'il fit plusieurs tentatives infructueuses d'évasion et que chaque tentative avortée était suivie de punitions et de rigueurs nouvelles.
      La guerre continuait, notre marine n'était pas heureuse et les pontons s'encombraient chaque jour de nouveaux prisonniers. Leur misère et leur agglomération avaient engendré beaucoup de maladies, et les médecins anglais ne suffisaient plus pour soigner nos pauvres malades. On dut alors faire appel au concours des médecins français prisonniers et les charger des Hôpitaux flottants où l'on entassait leurs compatriotes. Mon père fut désigné comme médecin du ponton-hôpital l'Hector. A partir de ce moment sa situation devint moins pénible. Bien que surveillé de très près dans les trajets entre son ponton et l'Hector, ainsi que pendant ses visites médicales, il jouissait cependant d'une certaine liberté relative; ses fonctions lui permettaient de se soustraire pendant une partie de la journée à la promiscuité pénible des autres prisonniers et il obtint même peu après un petit réduit à bord de l'Hector pour y travailler. Sa situation matérielle se trouvait donc sensiblement améliorée et ses fonctions lui assuraient, en outre, de la part des autorités du ponton, une considération et des égards relatifs qu'on n'avait pas pour ses compagnons de captivité.
      Cet état de choses dura jusqu'en 1809. A cette époque, et à la suite de l'affaire assez meurtrière de la Corogne, la flotte anglaise ramena à Plymouth un grand nombre de marins et de soldats anglais malades ou blessés. Le nombre des médecins était plus insuffisant que jamais, et on dut encore faire appel au concours des chirurgiens français prisonniers. On proposa à mon père (il avait alors 24 ans) de se charger d'un hôpital anglais établi à terre et on lui offrit en récompense des soins qu'on lui demandait, soit une somme d'argent assez forte, soit une position dans le corps médical de l'amirauté s'il voulait se faire naturaliser anglais.
      L'humanité et la tradition des devoirs professionnels ne lui permettaient pas de refuser ses soins, même à des ennemis; mais il ne pouvait pas s'arrêter un seul instant à la pensée d'abandonner son pays, sa nationalité, de déserter son drapeau. D'autre part et malgré sa triste situation financière, il lui répugnait d'accepter une somme d'argent comme rétribution des soins qu'il ne donnait que par humanité et par devoir professionnel. Il eut alors l'heureuse pensée de demander qu'après avoir exercé pendant un an les fonctions de médecin d'un hôpital anglais, il serait renvoyé en France, sur parole, avec autant de prisonniers français qu'il aurait soigné d'anglais. Cette singulière proposition fut accueillie. A partir de ce jour mon père devint prisonnier sur parole et demeura à terre; sa situation était très supportable et il jouissait d'une grande liberté.
      Pendant un an il s'acquitta de la mission qu'il avait acceptée, non seulement avec le zèle que la conscience impose en pareille matière, mais avec l'ardeur qu'il apportait dans l'exercice d'une profession pour laquelle il était passionné. Il y puisa de bonne heure l'expérience et la maturité que donnent une grande tâche à accomplir et une grande responsabilité. Au terme de cette année et conformément au contrat qu'il avait passé, l'amirauté anglaise, fidèle à sa promesse, le renvoya en France, sur parole, avec six cents de ses compagnons de captivité qui durent à son désintéressement de recouvrer la liberté et d'être rendus à leurs familles près de quatre ans plus tôt que nos autres prisonniers.
      Au nombre des malheureux habitants du ponton prison, il en était un qui a joué un rôle indirect mais considérable dans la destinée de mon père et à qui je dois une courte mention:

      Pierre François BRIEUGNE venait de terminer d'assez bonnes études au collège des Oratoriens de Nantes lorsque la révolution éclata; nous ne tardâmes pas à être en guerre avec une partie de l'Europe, et toute la jeunesse se porta ou fut appelée sous les drapeaux. Brieugne fut du nombre et se trouva faire partie de l'armée d'Espagne. Prisonnier de guerre à je ne sais quelle affaire, il fut transporté à l'île de Cabrera où nos malheureux compatriotes eurent au moins autant à souffrir que sur les pontons anglais; il y resta deux ans jusqu'à la conclusion de la paix.
      Brieugne était un homme très énergique, peu disposé à rechercher une vie calme et sédentaire; il se décida à se faire marin. Notre commerce maritime était paralysé par les croisières anglaises, mais à défaut de paisibles navires trafiquants, nos ports armaient de nombreux corsaires qui infligeaient au commerce de la Grande Bretagne des dommages considérables. Brieugne s'embarqua sur un corsaire, il y fut matelot, lieutenant, second; il y remplit même les fonctions de chirurgien bien qu'il n'eut pas fait d'études de cette science. Pendant plusieurs années il mena cette vie errante et périlleuse avec des fortunes diverses; puis un jour il fut capturé par une frégate anglaise et conduit à Plymouth où il se trouva compagnon de captivité de mon père. A cette époque le duel était passé dans les moeurs, on se battait fréquemment pour les motifs les plus futiles et Brieugne, homme excellent mais d'un caractère violent, avait souvent l'épée à la main. Ce fut dans un de ces duels que mon père fit, en qualité de témoin, la connaissance de celui qui devait devenir son ami et son allié. Le mélange de bonté et de rudesse qui caractérisait Brieugne devait être sympathique à la nature tendre mais ardente de mon père; en outre ils avaient l'un et l'autre, bien que dans des directions différentes, une culture d'esprit très supérieure à celle de la majorité de leurs compagnons. Sous ces influences leur intimité s'affirma de plus en plus et, lorsque mon père fut chargé de l'hôpital anglais, il s'adjoignit comme infirmier et comme aide son camarade BRIEUGNE, qui lui dut ainsi une grande amélioration de position.
      Lorsqu'il revint en France en 1810, il y ramena tout naturellement son ami au nombre des six cents prisonniers qui lui devaient la liberté. Puis, après avoir passé quelque temps auprès de sa mère, il le rejoignit à Nantes, où il épousa quelque temps après mademoiselle Mally LANGLAIS, nièce de Brieugne. L'intimité qui s'était établie entre les deux prisonniers et qui eut pour conséquence le mariage de mon père m'a conduit incidemment à parler de Brieugne, je continuerai cette esquisse des principaux traits de sa vie; aussi bien ne nous est-il point étranger: nous sommes devenus ses petits neveux, nos familles ont toujours été étroitement unies et il présente en outre une individualité intéressante à plus d'un titre.
      Lorsque notre oncle futur revint à Nantes, il dut songer à se créer un avenir, à embrasser une carrière: libéré sur parole, il ne pouvait plus servir ni dans l'Armée ni dans la Marine de l'Etat; il ne pouvait même plus être corsaire, puisqu'un corsaire n'est pas autre chose qu'un belligérant sous pavillon commercial. Quant au commerce maritime il n'y en avait plus. Ainsi que je l'ai dit plus haut, il avait fait de bonnes humanités au collège des Oratoriens; depuis lors il avait appris, pendant ses huit années de captivité, à Cabrera et à Plymouth, les langues anglaise et espagnole, il les parlait assez facilement ainsi que le portugais.
      Ce bagage d'études classiques et de langues vivantes fut son ancre de salut: un chef d'Institution de Nantes désirait se retirer, on suggéra à Brieugne de lui succéder. La nouvelle existence qui s'ouvrait à lui était si peu en harmonie avec son caractère et ses habitudes qu'il eut quelque peine à se décider; les conseils de ses amis, et l'absence de toute autre perspective triomphèrent de ses hésitations, de ses répugnances. Voilà donc le soldat, le corsaire, l'aide chirurgien, le prisonnier batailleur, maître d'école. Je n'ai nul dessein de le suivre dans cette nouvelle carrière; je dirai seulement que sa connaissance des langues étrangères attira chez lui un grand nombre de jeunes colons qui venaient faire leurs études en France, et qu'en résumé il réussit au delà de toute attente.
      Trente ans plus tard Brieugne avait cédé son institution et vivait tantôt à la ville tantôt à la campagne, à six lieues de Nantes. Il avait été l'un des fondateurs les plus actifs d'une école populaire, dite Ecole Industrielle. Le programme consistait à donner gratuitement à des enfants d'ouvriers une instruction théorique et professionnelle, à les patronner, à les surveiller, en un mot à en faire des ouvriers capables et estimables. Les ressources budgétaires qui consistaient en subventions étaient fort restreintes et ne permettaient pas de payer des professeurs; l'oncle Brieugne âgé de soixante et quelques années, tout dévoué à cette oeuvre qui était sienne, venait presque tous les matins à l'Ecole Industrielle, même quand il habitait la campagne, pour donner des leçons aux enfants; cela dura plusieurs années. Je ne sais pas si cette école qui avait donné dans l'origine des résultats fort remarquables, a continué de prospérer; elle le devrait en grande partie au dévouement infatigable de cet homme de bien, à l'impulsion qu'il lui avait imprimée et aux soins soutenus et intelligents qu'il lui donna jusqu'au dernier jour, léguant en outre cette mission à son gendre monsieur DUGUE, qui le secondait depuis longtemps.


Louis Bouchet       Après cette digression un peu longue, je reviens à ce qui concerne mon père. Chirurgien de Marine, il avait dû, en rentrant en France, chercher à obtenir d'être échangé et dégagé de sa parole, pour pouvoir reprendre du service; ses tentatives furent infructueuses et il fut obligé de renoncer à la carrière de Médecine Navale. Restait l'exercice de la médecine civile. Il avait fait de bonnes études médicales à Rochefort, l'expérience qu'il avait acquise sur les navires de l'Etat et dans les hôpitaux de Plymouth était assurément très supérieure à celle de la plupart des médecins de son âge; de plus il possédait des connaissances assez étendues dans les sciences naturelles. Mais son instruction théorique n'était pas encore complète, et surtout il n'était pas pourvu du diplôme de Docteur, nécessaire pour exercer la médecine. Il fallait donc se résoudre à passer quelque temps dans une Faculté et cela se conciliait assez mal avec ses projets de mariage. Cependant il ne voulut pas en ajourner l'exécution, se maria et partit pour Paris, laissant sa femme dans sa famille. Il avait essayé de se fixer à Beaufort, très petite ville de Maine et Loire, où il pouvait exercer comme officier de santé, il s'y installa même immédiatement après son mariage; mais il renonça bientôt à cette situation qui n'offrait pas d'avenir et se décida à poursuivre l'obtention du diplôme de Docteur.
      La situation de cet étudiant marié, bientôt père d'une petite fille (ta tante Célina), ayant de maigres ressources, était pénible; il travailla beaucoup pour en abréger la durée, passa ses examens et fut reçu docteur. Il revint alors à Nantes près de sa femme et de son enfant, après quatorze mois de séjour à Paris, coupés par deux courts voyages. Il a demeuré à Paris rue du Canivet, 2, près de Saint Sulpice. Avoir en poche son diplôme de docteur en médecine, c'est bien quelque chose; mais cela ne vous fait vivre qu'à la condition que les malades vous arrivent et l'attente est souvent bien longue. Le désir du jeune ménage était naturellement de rester à Nantes, ville importante qui offrait de grandes perspectives pour les succès espérés dans l'avenir; mais quelle que fût sa confiance en cet avenir, il ne pouvait se dissimuler qu'il était bien éloigné et qu'il fallait aviser aux moyens les plus propres de vivre.
      A ce moment une ville nouvelle, Napoléon-Vendée, venait d'être fondée par l'Empereur; il en avait fait un chef-lieu de Département, avec tout le personnel administratif que cette qualité comporte; il y avait créé un collège, un Palais de justice et y entretenait une garnison considérable pour prévenir le retour des agitations légitimistes dans la Vendée. Il y avait là un ensemble de conditions qui devait attirer un certain nombre d'ouvriers, de marchands, d'industriels, d'hommes de loi, enfin constituer une petite ville. La position de Médecin de l'Hôpital civil et militaire, du collège et de la prison fut offerte à mon père; il l'accepta. C'était un fixe assuré sur lequel il pouvait compter dès le début; la clientèle ne pouvait manquer de venir sans retard dans cette ville improvisée il n'y avait pas à hésiter. Il était triste de renoncer à la pensée de retourner à Nantes dans la famille de sa femme et aux espérances de succès sur un grand théâtre; mais nécessité fait loi, et il se soumit à sa destinée.
     
Marie Julienne Langlais, Mme Louis Bouchet       La période d'agitations, d'incertitudes, de souffrances physiques de la vie de mon père était terminée. Après douze années passées à Rochefort dans une situation voisine de la misère; à bord des navires de guerre, dans des croisières pénibles et périlleuses; sur les affreux pontons de Plymouth; à Paris dans une gêne extrême; il avait enfin touché le port, sa situation était assurée et il avait une famille. Que Dieu lui conservât la vie et la santé, il pouvait répondre de l'avenir. Mais si la période en quelque sorte aiguë de sa vie était passée, il entrait dans une autre période de labeur incessant de tous les jours, de toutes les heures, qui a duré un demi siècle.
      Les espérances que mon père avait fondées sur sa nouvelle position se réalisèrent assez promptement; il sut inspirer et justifier la confiance; sa réputation s'étendit bientôt dans les campagnes environnantes, puis dans tout le département; sa clientèle s'accrut rapidement.
      Pendant les Cent Jours, des troubles éclatèrent en Vendée, on organisa des colonnes de troupes de ligne et de gardes nationaux (que l'on nommait chasseurs Vendéens) pour combattre l'insurrection légitimiste; le docteur Bouchet fut souvent chargé d'accompagner ces troupes dans leurs expéditions. Cette situation prit fin par la seconde Restauration. A partir de cette époque mon père continua sans encombre pendant quelques années l'exercice de la médecine civile dans les établissements publics dont il était médecin depuis leur création.
      Cependant les passions politiques étaient fort excitées; les tendances absolutistes qui amenèrent plus tard la Révolution de 1830 gagnaient du terrain. Tous ceux qui avaient appartenu au gouvernement Impérial, tous ceux qui manifestaient des sentiments un peu libéraux, devenaient suspects; mon père fut bientôt, à ce double titre, l'objet de tracasseries et de persécutions administratives qui aboutirent en 1820 à sa destitution de Médecin de l'Hôpital, du Collège et des prisons. Il perdait en même temps la clientèle de la plupart des fonctionnaires, qui craignaient de mécontenter l'autorité préfectorale. L'avenir qui s'était annoncé sous d'heureux auspices devint alors bien sombre: sa situation était gravement atteinte, et il fallait faire face aux besoins d'une famille de cinq enfants. Cependant la population indépendante de l'administration lui était restée fidèle et la réputation qu'il s'était faite dans un rayon fort étendu lui assurait les campagnes.
      Cette réputation était si bien établie, l'estime publique pour son talent et son caractère lui était tellement acquise, qu'en dépit de ses opinions libérales (très conservatrices du reste) et de l'interdit dont il était frappé par le Préfet de la Restauration, il resta en possession de la clientèle de la noblesse, avec laquelle il n'a jamais cessé d'entretenir les meilleures relations. Il était donc encore en mesure d'élever sa nombreuse famille, mais au prix de quelles peines!
      La Vendée n'était pas sillonnée alors, comme elle l'est aujourd'hui, par des routes carrossables; les hameaux, les villages, les bourgs eux-mêmes n'étaient souvent accessibles que par des chemins dits: chemins de traverse, défoncés, coupés par des ornières profondes, où les chevaux s'enfonçaient parfois dans des tourbières, des bourbiers fort dangereux; il était même souvent impossible d'y arriver autrement qu'à pied, en franchissant les barrières, en traversant les pièces de terre détrempées par la pluie. Lorsque ces courses se faisaient pendant la nuit, ce qui était fréquent, elles n'étaient pas toujours sans danger. Enfin on avait en outre à se préoccuper de la rencontre de vagabonds, de voleurs de grands chemins en prévision de laquelle il était nécessaire de marcher armé en guerre avec des pistolets chargés dans les fontes de la selle.
     
Celina Bouchet, fille de Louis       Jusqu'en 1830 sa situation resta la même, sa nombreuse famille prospérait, mais elle lui imposait chaque jour de plus lourdes charges. Grâce au développement toujours croissant de sa clientèle et à son infatigable activité, il put faire face à tous ses besoins: sans cesse à cheval, il parcourait jour et nuit et par tous les temps les affreux chemins de la Vendée, où un guide lui était souvent nécessaire. Au retour il fallait voir les malades de la ville, puis se tenir au courant des travaux médicaux et scientifiques, par la lecture des publications spéciales, ainsi qu'il l'a fait toute sa vie. En outre il aimait, quand il en avait le temps, à s'occuper de physique et de minéralogie; c'est ainsi qu'il avait réuni peu à peu une collection considérable de minéraux qui, s'il avait eu le temps de la classer et de l'étiqueter, eût eu une valeur assez importante. Cette collection est aujourd'hui à l'Ecole Normale de la Roche-sur-Yon.
      Avec une vie aussi remplie par les devoirs de sa profession, il ne lui eût pas été possible de s'occuper d'une manière soutenue de sa maison et de l'éducation de ses cinq enfants; mais il était à cet égard admirablement secondé. Il avait eu l'heureuse fortune de trouver en ma mère, indépendamment des qualités morales les plus précieuses, une femme intelligente, instruite, ce qui était rare à cette époque, et laborieuse. Elle tenait tous les comptes avec un soin et un ordre parfaits, suppléait son mari dans toutes les affaires qui sont habituellement de la compétence du chef de famille, et dirigeait la première éducation de ses enfants. Dans ses rares heures de loisir mon père aimait à s'occuper de peinture et de musique, il n'excellait naturellement ni dans l'une ni dans l'autre; mais je me demande néanmoins comment dans son enfance peu soignée, et au cours d'une vie si agitée, si laborieuse, si remplie, il avait pu trouver le temps et les moyens d'apprendre ce qu'il savait dans ces deux arts.
      Après la Révolution de 1830 il fut immédiatement rétabli (suivant les expressions de la décision ministérielle) dans les fonctions de médecin des établissements publics, dont il avait été si injustement dépossédé. Mon père fut très heureux de cet acte de justice: les fonctions qu'on lui rendait étaient faiblement rétribuées, mais elles accroissaient cependant ses ressources et il attachait un grand intérêt au service de l'hôpital qui lui offrait un vaste champ d'études médicales et chirurgicales. Cette satisfaction était attachée il est vrai au prix d'une augmentation de travail qui prit bientôt des proportions excessives. Pendant les deux années qui suivirent la Révolution de Juillet, la Vendée fut le théâtre de soulèvements partiels mais assez nombreux; on dut y envoyer beaucoup de troupes qui eurent quelque peine à étouffer cette nouvelle guerre civile renouvelée, dans de bien moindres proportions, de la Révolution et des Cent Jours. Nos soldats souffraient de marches incessantes, souvent dans des marais insalubres, et venaient encombrer l'hôpital de blessés et de fiévreux; le nombre en fut bientôt si considérable (il s'éleva à près de six cents) que l'on fut obligé de disposer dans une autre partie de la ville une vaste maison pour servir d'annexe à l'hôpital.
      Visiter chaque jour un aussi grand nombre de malades était une bien lourde tâche. Le chirurgien était tout à fait incapable, et il fallait que mon père fit toutes les opérations, puis les travaux de l'amphithéâtre où il se plaisait à enseigner aux élèves qui le secondaient une science qu'il aimait passionnément; tout cela absorbait une grande partie de sa journée. Il se rendait à l'hôpital à six heures et ne rentrait déjeuner qu'à midi, n'ayant pris dans le cours de sa visite qu'une tasse de chocolat. Les services qu'il rendit durant cette période motivèrent de la part de Généraux Inspecteurs plusieurs propositions pour la croix de la Légion d'Honneur: aucune ne réussit; le ministre de la Guerre disait que l'hôpital étant dans les attributions du ministre de l'Intérieur, il ne lui appartenait pas de statuer; celui-ci objectait de son côté que les propositions émanant des généraux et étant motivées par des services rendus à l'armée, elles n'étaient pas de sa compétence. C'est ainsi que cette récompense, demandée pour mon père en 1810, à son retour des prisons d'Angleterre, puis par plusieurs généraux et plusieurs préfets, ne lui fut accordée qu'en 1850.
      Ma mère et mon père lui-même avaient toujours aimé les relations du monde. L'un et l'autre d'esprit très sociable et cultivé, d'une politesse bienveillante, ouvraient volontiers leur salon à quelques amis et aux personnes intelligentes que le mouvement d'une population très flottante amenait à Napoléon-Vendée. Mes soeurs étaient alors de grandes jeunes filles, tu les connais assez pour comprendre combien leurs talents et leur distinction devaient rendre agréable le salon de ma mère.
      Mon père ne pouvait pas assister bien souvent à ces petites réunions à peu près quotidiennes de travail, de lectures à haute voix, de conversation et de musique; mais quand il le pouvait, elles lui offraient un délassement auquel il attachait beaucoup de prix. Quelquefois le cercle s'élargissait et le petit comité se transformait en soirée musicale et dansante, notamment le 25 août, jour de la fête de notre père, jour de la fête de la famille.
      Cette existence de mon père, constamment laborieuse, très souvent pénible, mais accompagnée de toutes les satisfactions morales que peuvent donner la prospérité et les affections de la famille, ainsi que la plus haute estime publique, cette existence de travail de toutes les heures, a continué jusque vers ses dernières années.
      Le mariage de ses deux filles aînées et les exigences de carrière de ses deux fils les éloignèrent successivement de lui, mais les uns et les autres revenaient le plus souvent possible au logis paternel que remplissait et animait alors une génération nouvelle.
      Ta tante Célina avait été cruellement éprouvée par la perte de trois charmantes petites filles, mais depuis onze ans la famille n'avait pas eu à souffrir (sauf de la mort de notre grand père âgé de quatre-vingt-six ans) lorsqu'en 1859 notre mère nous fut enlevée en quelques jours. Mon père en fut accablé et la perte de celle qu'il avait tendrement aimée a pesé cruellement sur les dernières années de sa vie. Dans les rares visites que je pouvais lui faire, j'ai vu plus d'une fois ses larmes couler en parlant de celle qu'il avait perdue, et ce douloureux souvenir s'exaltait parfois jusqu'au désespoir.
      Chère enfant elle t'aurait bien aimée, notre bonne mère, et si tu l'avais connue je n'aurais pas besoin de te dire combien son aimable caractère, sa constante bonté, son dévouement à la famille ont laissé chez ses enfants de souvenirs et de regrets. Le vide qu'avait fait la mort de ma mère était bien grand; notre jeune soeur, ta tante Joséphine, venait de se marier; mon père n'avait plus près de lui que ta tante Herminie qui a été pour lui jusqu'au dernier jour un véritable ange gardien. Tu la connais, tu m'as entendu bien souvent parler d'elle et tu sais que toute sa vie s'est résumée ainsi: renoncement de soi-même, dévouement et sacrifice aux autres.
      Les dernières années de ton grand père ont été fort tristes: presque tous ses enfants étaient loin de lui; leurs visites ne pouvaient être ni bien longues ni bien fréquentes. En raison de son âge il lui restait peu de connaissances et il ne les recherchait guère. Vers 1863 il renonça à sa clientèle et ne conserva que l'hôpital, le collège et les prisons; il avait du s'y résoudre mais cela lui laissait beaucoup de loisirs qu'assombrissait le souvenir toujours présent de celle qu'il avait perdue. Cependant il trouvait à occuper son temps: sa santé générale était très bonne et il avait heureusement conservé une excellente vue; il se remit avec ardeur à la peinture que ses occupations l'avaient depuis longtemps forcé d'abandonner et il y consacrait une grande partie de ses journées; le soir, il lisait sans fatigue pendant plusieurs heures. Cette vie calme, bien qu'un peu triste, se continua jusqu'au mois de novembre 1866. Trois mois auparavant il était à la Rochelle chez ta tante Célina, à l'occasion d'une exposition où figurait une partie de sa collection minéralogique; il était très bien portant, heureux de se trouver au milieu d'une partie de ses enfants et petits enfants; il venait d'être nommé Officier d'Académie et avait été sensible à cette distinction, récompense des services médicaux qu'il avait rendus au Collège de Napoléon pendant un si grand nombre d'années. Bien qu'il eût plus de quatre-vingt-un ans, la force et la santé qui paraissaient en lui nous inspiraient une sécurité complète, lorsqu'il nous fut enlevé en peu de jours par une dysenterie le 15 novembre 1866.

      Les traits principaux du caractère de mon père étaient une grande sensibilité, une loyauté parfaite qu'il s'étonnait de ne pas toujours rencontrer chez autrui, beaucoup de désintéressement, une vivacité un peu passionnée pour le bien. Il aimait beaucoup les enfants et en était aimé: chez lui, il faisait sauter les siens sur son genou en leur chantant quelques vieux airs; dans les rues, il arrêtait souvent ses petits amis pour les embrasser et leur donner parfois quelques bonbons. Il n'a jamais marchandé ses soins aux plus pauvres, se refusant même à en demander la rémunération à bien des gens qui auraient pu les reconnaître et qui abusaient de sa générosité. C'est ainsi que ses livres de compte présentaient des sommes considérables qui auraient constitué une petite fortune et qui n'ont jamais été recouvrées.
      En résumé: toujours serviable, affectueux au point de porter à ses malades un très vif intérêt, que l'habitude de la pratique médicale émousse presque toujours, désintéressé, prodigue de temps en temps de sa peine; il a rendu dans sa vie tous les services qu'il a pu rendre. Quand à sa valeur médicale, je ne puis en être juge; mais je sais par de plus compétents qu'elle était très grande et qu'il eût pu se faire un nom sur un plus grand théâtre.
      Indépendamment de son instruction théorique, qu'il accroissait toujours par la lecture des publication médicales, il avait à un très haut degré le diagnostic, le jugement médical, beaucoup de prudence et de décision à la fois. Lorsque ses confrères l'appelaient en consultation, souvent des extrémités du département, ce n'était pas seulement pour couvrir leur responsabilité dans des cas désespérés, c'était dans la pensée, souvent justifiée, que son mérite supérieur et sa grande expérience pourraient conjurer un danger contre lequel ils étaient impuissants.
      Comme chirurgien mon père avait une habileté très grande, beaucoup d'adresse, de sang froid et, parmi les innombrables opérations de toute nature qu'il a faites avec succès, il en est plus d'une dont pourraient être fiers les praticiens les plus habiles.
      Lorsque je considère l'ensemble de la vie de mon père, j'ai peine à concevoir qu'il puisse y en avoir de plus laborieuse et de mieux remplie. Elle présente environ soixante cinq ans de travail soutenu; bien des jours de misère dans sa jeunesse; bien des souffrances matérielles, des fatigues physiques de chaque jour; une énorme dépense de forces intellectuelles; la menaçante responsabilité de sept existences dont il est le seul soutien. Dans les carrières les plus pénibles, il y a des jours de repos, quelques loisirs; il n'en existe pas pour lui, et chaque jour lui impose une nouvelle tâche, de nouveaux efforts sans qu'il en puisse espérer le terme.
      Mon père se désolait parfois de ce que, après tant de travaux, il n'eût pas de fortune à laisser à ses enfants. Ce regret, inspiré surtout par un sentiment paternel était bien légitime; mais combien cette absence de fortune, due en grande partie à son désintéressement, est peu de chose auprès des biens qui ont été son partage! Il a conservé jusqu'à la fin sa santé et toutes ses facultés. Si une grande douleur voila ses dernières années, celle qu'il a perdue l'avait entouré de soins et de tendresse pendant près d'un demi siècle; ses six enfants se sont élevés autour de lui et ont honoré sa vieillesse; il a joui jusqu'au dernier jour de leur affection et du spectacle fortifiant de leur union; tous lui ont survécu, entourés d'une génération nouvelle; enfin il leur a laissé un nom respecté dont ils peuvent être fiers. Dieu lui a donc fait une large part et a béni sa vie laborieuse et dévouée, en lui donnant pendant une longue existence, la santé, le bonheur de la famille et l'estime de ses concitoyens.

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